dimanche 6 avril 2008

Chaussure à son pied




Dans "La peau douce", lorsqu'elle change de chaussures, derrière le petit rideau dans l'avion (on ne voit que ses pieds), elle devient une autre, une autre femme, en même temps que le film énonce qu'elle devient aussi sa femme, à lui, qui la regarde depuis son siège de passager. Lui ne l'a pas compris encore car c'est elle qui le choisit, mais le monde tout autour le sait déjà : les photographes leur demande de poser côté à côte à la descente d'avion.

Hier, elle a essayé plein de chaussures dans un magasin, plein de chaussures et autant de femmes qu'elle devenait, un instant, et autant d'hommes qu'elle choisissait, un instant, puis qu'elle reposait sur leur étagère. Je ne comprenais pas pourquoi cela me perturbait, j'assistais à toutes ces transformations sans comprendre, je me demandais ce qui se passait. Puis j'ai vu "La peau douce".

J’ai failli demander « Alors, tu trouves chaussure à ton pied ? », mais je sentais bien que ce n’étaient pas les mots à dire.

"Tu n'as pas assez d'intimité pour communiquer" (Henri Michaux)

Je ne comprenais pas ces femmes qui collectionnaient les chaussures. Je ne comprenais pas la photo de S.C. posant allongée au milieu de toutes ses chaussures. Puis j'ai vu "La peau douce". C'est vrai que les films vous apprennent à vivre.

En marchant dans la rue, j'ai croisé la devanture d'un magasin de mode, qui exposait un tee-shirt sur lequel étaient représentées des chaussures à talons pailletées, et ces mots "These boots are made for walking".

Je me dis que ces chaussures vont bientôt me marcher dessus, comme dans la chanson.
Je l'ai sans doute mérité.
"You keep playin' where you shouldn't be playin
And you keep thinkin' that you´ll never get burnt.
Well, I've just found me a brand new box of matches
And what he knows you ain't had time to learn.”


Ca me fait penser à la vidéo de Radiohead, où l’on voit ce gros type courir sur une route, suivi par une voiture.
"This is what you get when you mess with us.

A la fin de « La peau douce », évidemment, il se fait tuer, par sa femme.

Depuis deux jours (peut-être est-ce la cause de cette démonstration de force), je porte mes chaussures de sport, celles que je mets pour courir, marcher, taper dans un ballon. Je suis passé de la Converse élastique et bondissante, signe extérieur d'appartenance au groupe de ceux qui porte des Converse, à l'Adidas moche qui tient le pied et raffermit la marche. Je me suis changé, je me suis changé en homme qui marche. J’ai beaucoup de route.

J’écris cela pour me rassurer.

Il faut que je lise, depuis longtemps « Le piéton de Paris », de Léon-Paul Fargue. Il m’attend sur l’étagère. J’espère que j’aurais le temps de le lire avant de mourir.

Je marche dans la rue, de milliers d'individus. Leurs paroles s'envolent, je le saisis au vol.

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