
Chanteur de charme barbu, Wilfried* sort un album de pop française, yéyé psyché, album miroir, D’ailleurs. Journaliste à Chronic’art, Wilfried Paris l’interviewe. En fait, il est tout seul. Interview auto-promo complétement schizo (version intégrale de l'interview parue dans Chronic'art #45).
Wilfried Paris : Tu sors un album de pop française sous le nom de Wilfried* et je suis également critique musical sous le nom de Wilfried Paris. On s’auto-interviewe dans Chronic’art. Il n’y a pas conflit d’intérêts ? On est pas un peu schizo ?
Wilfried* : Si, complètement. Et c’est pourquoi il n’y a pas de conflit d’intérêts. Nous sommes deux personnes différentes. Qu’en penses-tu toi ?
Wilfried Paris : Je pense que personne ne pourrait t’interviewer mieux que moi. Donc, on dégagera sans doute quelques vérités sur ton travail artistique, ce qui est le but de tout journaliste qui se respecte, il me semble. Cet entretien sera agréable à écrire comme exercice de style et nous permettra aussi de parler des rapports compliqués entre la création et la critique. Et puis, je pense que l’auto-interview illustre parfaitement le propos de ton disque.
Wilfried* : Je suis d’accord : cette interview représente aussi à sa manière la schizophrénie, ou la dualité, évoquée dans mon disque : D’ailleurs est organisé en deux parties autour d’un morceau central, un morceau miroir, la plage 8, intitulée ∞. De chaque côté, sept titres se répondent symétriquement autour de ce morceau axial. Ainsi, Dos à dos, deuxième titre, renvoie symétriquement à Le Ping Pong, avant dernier titre. D’un côté on se tourne le dos, de l’autre on se fait face. L’album raconte le parcours de cet état à cet autre état, comme une sorte de passage de miroir (il y a de nombreuses références à Lewis Carroll) entre la personne que j’étais (il y a des morceaux qui datent de dix ans sur ce disque) et la personne que je suis aujourd’hui (ou que je voudrais être). Ce disque a été conçu formellement comme un programme (je pensais aussi à L’Ethique de Spinoza, mais ça c’est une autre histoire), un énoncé si possible performatif, dont le but est de transformer l’auditeur, de lui faire expérimenter ce passage de miroir, en quelque sorte. Même si pour l’instant, il n’y a que moi qui ai été transformé par ce disque. Je suis tout neuf.
Wilfried Paris : Je vois ça. En fait tu as appliqué ma théorie selon laquelle tous les albums sont des concept-albums ?
Wilfried* : Oui, même s’il ne s’agit que d’une proposition de concept, un concept forcément imparfait. Car le concept est bien sûr venu après l’élaboration des morceaux, qui se sont adaptés, comme dans tous les disques-concepts. Sinon, j’y aurais perdu la spontanéité que requiert l’écriture d’une chanson. Et moi-même ne suis pas certain de la signification réelle de ce disque. Je le vis parfois comme un disque idiot, narcissique, fermé sur lui-même, un solipsisme infini, complètement infernal… Mais j’espère aussi que chacun peut y trouver des sens différents (par exemple, que d’un côté comme de l’autre du miroir, il se passe exactement la même chose. La pomme est toujours dans la même main). Tous les sens en tout cas, seront justes, comme dit John Lennon.
Wilfried Paris : Moi je l’entends comme un disque transitionnel, en effet, et je suis surtout impatient d’entendre le prochain. Celui-ci me semble un peu manquer de moyens… Et puis, ça fait un peu trop variété française pour moi. En tant qu’artiste, tu fais quasiment de la variété française et moi, en tant que critique, je crache sur la variété et défend les musiques indépendantes, aventureuses, avant-gardistes. Ca ne te dérange pas, cette contradiction ?
Wilfried* : La musique que je fais est très éloignée de la musique que j’écoute (et que tu défends donc), mais c’est un choix : D’ailleurs est une sorte d’exercice de style sur l’idée de chanson pop française. J’ai essayé formellement de reproduire certains clichés de la chanson pop en français, parce que je trouvais qu’on manquait finalement, en France, de vraie pop française. On a de la chanson à texte, de la pure variété, du rock français, mais pas vraiment de pop française finalement. Par pop, j’entends, populaire, acidulée, mélodieuse, Beatlesienne. Je voulais faire des chansons d’amour comme les Beatles en faisaient à leur début, ou comme Daniel Johnston en a fait ensuite. Des chansons d’amour naïves, premier degré, presque obscènes. Au final, c’est un disque post-pop en quelque sorte, un peu comme ce que fait Ween, un disque ironique, mais sincère aussi. Ensuite, je ne fais pas ce que je veux, je fais ce que je peux. Mais j’ai des limites : je ne sais pas vraiment quels accords je joue, je ne maîtrise pas les instruments ni les logiciels, et je n’ai pas accès à un studio. Donc, même si je le voulais, en l’état actuel, je ne pourrais pas faire exactement ce que j’ai en tête. J’ai mis cinq ans pour faire mon album, tout à la maison (sauf les batteries), et le disque reflète donc un processus d’apprentissage (des instruments, de la technologie), comme un atelier, un work in progress qui se serait figé à un moment donné. Enfin, c’est un disque de rencontres, fait à plusieurs, avec mes amis, mes musiciens, et il m’échappe un peu de ce point de vue, je les ai aussi laissé faire ce qu’ils voulaient avec mes chansons. Mais il est exactement comme il devait être… Il est parfait. Et toi, tu n’as pas peur que ce disque remette en question ton objectivité en tant que critique ? Que les gens viennent te dire « comment te permets-tu de descendre mon disque alors que toi tu fais de la merde ? », par exemple ?
Wilfried Paris : Ce seront des cons. Le critique n’est pas plus objectif qu’eux lorsqu’ils te diront ça. Il donne son opinion sur un disque. Peu importe la musique qu’il essaie de produire par ailleurs. En tout cas, je suis content que tu contredises ce vieux cliché du rock-critic qui serait fatalement un « musicien frustré », en assumant que tu fais de la musique, en plus d’être journaliste. Je trouve déprimant les rock-critics qui font de la musique en catimini, ou dans leur chambre, et ne prennent pas le risque d’affronter un public. J’ai toujours pensé que le critique devait se confronter physiquement à la musique, comprendre comment ça marche, pour pouvoir mieux en parler. Et ça passe aussi par les concerts, l’expérience de la promotion d’un disque, le rapport avec les journalistes. Depuis que tu fais de la musique, je comprends beaucoup mieux les attentes qu’ont les artistes vis-à-vis de la critique. Ils ont besoin d’être soutenus. Ca me rend moins cynique quand je reçois mes cent disques hebdomadaires, j’essaie de les écouter un peu mieux, de les respecter un peu plus, en me disant qu’il y a des vies et beaucoup de travail derrière ces petites rondelles de plastique…
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire